Biennale des photographes du monde Arabe contemporain à Paris

Il ne reste plus que 2 jours avant la clôture de la Biennale des Photographes du Monde Arabe Contemporain. Ce week-end, n'hésitez pas à sillonner le cœur historique de Paris et à franchir les portes de l'Institut du Monde Arabe, de la Maison Européenne de la Photographie en passant par les galeries privées telles que la galerie Binôme ou photo 12.

Sous l'impulsion de Jack Lang, cet événement pionnier en son genre fait se côtoyer des photographes arabes et occidentaux, reconnus ou émergents, hommes et femmes, chacun témoin, à travers leur regard, de la richesse, des bouleversements et des questionnements qui animent le monde arabe actuel et pluriel.

Des clichés pour sortir des clichés

03 BLOG IMA SAMUELGRATACAPSamuel Gratacap

Grattes-ciels érigés au pied du reg, villes tentaculaires, architectures chaotiques qui tournent le dos à la mer maternelle, façades blanches maculées des traces d'usure du temps, les photographes offrent un vaste panorama urbain de Beyrouth à Doha en passant par Alger la Blanche.

Stéphane Couturier a fixé son objectif sur le quartier algérois « Climat de France », cité bouillonnante de 5000 logements construite par l'architecte François Pouillon. Parmi la série du photographe, un polyptyque de 31 éléments sur lesquels sont dévoilés les façades des habitations, des fenêtres drapées du linge des familles, conteuses d'histoires qui évoquent les contradictions d'une société partagée entre tradition et modernité, comme une serviette de bain aux couleurs girly représentant une demoiselle maquillée et voilée. Cela m'a rappelé immédiatement l'Alger que j'ai connu, lorsque je donnais des cours de soutien dans un centre de Bab el Oued : les fillettes de 8/9 ans en hijab et parfois en niqab dessinaient sur leur cahier des héroïnes occidentales à la chevelure multicolore vêtues de tenues affriolantes, un mélange des genres qui interloquent.

Stéphane Couturier n'est pas le seul à faire parler les antagonismes. A la galerie photo 12, l'artiste libanaise Maher Attar immortalise des « sujets promis à la chute face à une société de consommation vertigineuse ». Dans son exposition « le temps suspendu », la photographe fait resurgir des entrailles du Qatar des fragments de désert, des paysages immémoriaux, des chameliers suspendus entre deux réalités. Maher Attar utilise la lomographie, « un concept qui fabrique des appareil neufs, issus d'anciens modèles bon marché trouvé dans l'ex-bloc soviétique », qui donne un grain et un flou singulier.

De l'extérieur à l'intérieur, les photographes entrent dans les lieux intimes, les salons, les chambres, lieux de prières. Les couleurs transcendent les œuvres de Bruno Barbey, les ocres du Mausolée de Moulay Islam à Mekness, les bleus « médinesques » m'ont instantanément replongé dans les saveurs et senteurs du Maghreb où j'ai passé mes huit dernières années. Bruno Barbey figent des instants de foules et de solitudes dans lesquels on peut se perdre des heures entières.

Des hommes et des femmes chuchotant, priant, racontant. L'Homme est au cœur de la biennale, je ne pourrais vous laisser passer à côté des clichés du marocain Daoud Aoulad-Syad qui saisit à travers un regard, une attitude, une scène de vie quotidienne des jeunes, des mères, des hommes accoudés en terrasse, des marchands de la place Jamaa-el-fna... des instants d'éternité qui dilatent nos émotions et nos rêves.

Les photographes arabes captent leurs semblables, leur donnent mille visages à l'instar de l'égyptien Nabil Boutros qui présente une série d'autoportraits d'un homme qu'il grime et relooke à l'image de tous les hommes, entrepreneurs, épiciers, prêtres coptes... qui façonnent l'Egypte contemporaine.

La souffrance est là, suggérée, poétique, saisissante. La blancheur lumineuse des photographies de Myriam Abdelaziz éclate dans l'une des salles obscures de l'IMA. l'artiste égyptienne qui a élu résidence à New York présente deux clichés d'un reportage photographique sur les enfants de Menya, carrière de pierres qui arrachent la vie de ces enfants suite aux accidents de travail ou à la toxicité de la poussière. Le visiteur passe de la beauté de la blancheur candide à l'insupportable réalité de ces enfants à la vie volée.

On ne peut parler du Maghreb sans parler Afrique, passer au 4ème étage de l'IMA, dans le patio, en plein extérieur.Et s'il fait froid comme aujourd'hui, l'expérience en sera encore meilleure bien qu'en Libye, ce n'est pas le froid qui pénètre les entrailles des migrants concentrés dans un camp d'enfermement à Zaouia, ville située à 80 km à l'ouest de Tripoli. Samuel Gratacap délivre une série intitulée « Les Naufragé(e)es » dans laquelle il rend compte à travers son objectif de l'heure que les autorités lui ont accordée auprès de ces prisonniers qui ont « reçus des consignes de la part des geôliers, notamment celle de dire qu'ils ont tentés de rejoindre l'Italie par la mer. ». Des sans-papiers, sans avenir certain à qui l'on gomme leur passé en leur interdisant de contacter leur famille, des situations sur une corde tendue qui leur permettent « de gagner un peu d'argent dans le bâtiment » et de rêver à l’horizon si près et si lointain.

Bref, n'hésitez pas ce week-end à venir voir les mille visages du monde arabe à travers une sélection de photographes de talents que je n'ai pas tous évoqués, comme Khalil Nemmaoui, Leila Alaoui et sa série les Marocains, Mehdi Meddaci, Mohamed Azeroual et le bon accueil de la galerie binôme, Mouna Saboni et tant d'autres qui m'ont touchés par l'esthétisme et leur humanisme dont je vous laisse découvrir les œuvres.