INTERVIEW BENJAMIN SPARK

J’ai grandi avec les super-héros. Avec eux, j’ai appris les sentiments humains, Picsou m’a appris l’avarice, Superman, la vaillance et le courage tout comme les antihéros m’ont fait découvrir la haine, la vengeance ou encore la violence. Dans les œuvres de Miyazaki...

INTERVIEW TOTALLY SPaRK

Artiste considéré comme la locomotive du « Street-Pop » bruxellois, mouvance qui allie la culture de la Pop américaine à celle de l’art urbain européen, Benjamin Spark est tombé dans la marmite des Super-héros alors qu’il n’était pas haut comme trois pommes. Un bouillon de valeurs, de créativité et d’études comportementales qui lui permet d’apprendre l’école de la vie. Homme altruiste porté sur la méditation et le rapport de l’homme à l’environnement, Benjamin Spark nous livre avec finesse, sarcasme et humour sa vision de la société contemporaine, le tout sous les traits de sa tribu iconographique de prédilection. Rencontre avec un artiste du XXIème siècle.

En 1995, tu es un jeune entrepreneur à la pointe cherchant à vendre des solutions web lorsqu’un jour tu décides de te consacrer à l’art, peux-tu nous parler de ce tournant ?

Je dessine depuis que je suis enfant mais je viens d’une famille d’entrepreneurs et j’ai donc suivi la voie familiale en créant ma propre entreprise de commercialisation de sites web. Il était important pour ma famille que je suive le cursus traditionnel et acquiers un certain bagage... A un moment donné, j’ai eu une prise de conscience et me suis lancé dans la vie artistique. Malgré tout, ma famille m’a encouragé à suivre ce nouveau chemin, cela faisait 2000 ans qu’il n’y avait peut-être pas eu un artiste dans ma famille, il était temps...

C’est à ce moment-là que tu t’es mis à peindre les comics qui ont bercé notre enfance ?

Non, je me suis mis à dessiner et peindre des masques africains, j’étais très inspiré par l’art brut. A l’époque, le musée des arts premiers à Paris était en pleine gestation et ce projet me fascinait à tout point de vue. Puis, je suis parti aux États-Unis, j’y avais déjà passé une année à San Francisco en 1995, mais là j’y retournais pour parcourir les galeries et les musées, pour m’inspirer et m’imprégner du passé. J’ai ainsi redécouvert Basquiat avec le regard d’un jeune artiste qui se lance. Basquiat a une influence très forte sur mon travail, lui-même a su marier avec brio l’art africain et l’art occidental. Quand je trace des symboles, forcément quelque part il est là...

Effectivement, on te sent très inspiré par Basquiat mais aussi Lichtenstein ou Warhol... On te qualifie d’artiste «street pop», es-tu à l’aise avec cette catégorisation ?

Oui, nous sommes désormais quelques-uns à faire partie de cette mouvance qui s’installe progressivement. Je pense que mon travail se situe bien à la lisière entre le pop art et le street art.

N’as-tu jamais eu envie que ta tribu iconographique élise domicile sur les murs des villes ?

J’ai fait un peu de street art à l’époque mais c’était davantage pour apprendre à manier la bombe aérosol, qui est l’un des outils artistiques les plus efficaces du 20ème siècle, que dans une démarche de diffusion de mon travail auprès du grand public comme c’est le cas de Banksy par exemple. La recherche d’adrénaline que peut procurer la transgression de l’interdit lorsqu’on fait du street art ou la rapidité d’exécution que demande cet art ne m’intéresse guère. Ma démarche s’inscrit avant tout dans une recherche de qualité sur la toile, ce qui me grise, c’est de reprendre les techniques ancestrales de l’art ancien et de les réadapter à l’iconographie actuelle. On peut ressentir cela dans ma façon de travailler ou de manipuler les outils, en général je pose ma toile sur le sol et me penche entièrement dessus, il est très important que toute l’énergie de mon bras et de ma main passe sur la toile, tout ça est très rustique en fin de compte...

Tu allies sur tes toiles différents personnages qui se superposent, dialoguent et s’affrontent, travailles-tu de manière instinctive ou réalises-tu en amont un important travail préparatoire ?

Lorsque je réalise une toile je sais exactement où je vais. Je fais un important travail en amont en amassant une importante quantité d’images. Je vais chiner dans les magasins de BD ou sur le net, je récupère de veilles affiches de films et n’hésite pas à me renseigner sur des bandes dessinées de toutes les époques et de toutes les provenances. Je travaille en amont sur des collages puis je choisis des personnages et les associe pour raconter une histoire. Techniquement, je peins d’abord mes personnages à l’acrylique de manière très propre et précise, ensuite je tague des mots à l’aérosol et je salis ma toile avec de la peinture, de l’encre de chine, des pastels secs... J’utilise également d’autres techniques comme l’aréographie...

Fan de DC Comics, Marvel, Disney..., tu décides de consacrer ton art à ces personnages qui ont marqué ta jeunesse, quelle en est la raison ? Était-ce pour toi une manière de retomber en enfance ou bien au contraire de devenir adulte ?

J’ai grandi avec les super-héros. Quand j’étais gamin, je n’aimais pas les peluches et passais mon temps avec les personnages de mes héros préférés. Avec eux, j’ai appris les sentiments humains, Picsou m’a appris l’avarice, Superman, la vaillance et le courage tout comme les antihéros m’ont fait découvrir la haine, la vengeance ou encore la violence. Dans les œuvres de Miyazaki, il y a une dimension environnementale qui me touche particulièrement. Il englobe entièrement l’humain dans la nature. Dans ses dessins animés, on assiste parfois à des déchaînements incroyables de la nature mais il les traite toujours avec beaucoup de beauté, d’harmonie et de poésie. Tout cet univers iconographique, aussi vaste et varié qu’il peut l’être, m’a aidé à grandir. C’est donc assez naturellement que je m’en suis inspiré pour partager ma vision du monde.

Je pense que les adultes sont des enfants qui oublient de rêver. Enfant, on se laisse aller à son imagination et on apprend des super-héros ou des personnages de bandes-dessinées de manière subliminale. Alors que lorsqu’on essaye d’analyser les super-héros à travers le prisme d’un adulte, on se rend compte qu’il y a une lutte permanente entre le bien et le mal, entre son moi extérieur et intérieur. Comme je le dis souvent, Goldorak et Superman ont remplacé Jésus et Bouddha parce qu’il est beaucoup plus facile de se projeter en un personnage de bande dessinées qui n’est ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir alors que Jésus ou Bouddha sont des modèles intouchables, totalement idéalistes et donc bien moins accessibles.

Tu réinventes les super-héros à ta guise, on retrouve par exemple un Donald survolté fumant le cigare et levant son poing tel superman, tes œuvres ne sont-elles pas avant tout une satire sociale ?

D’une certaine manière, c’est vrai et on me traite souvent d’iconoclaste parce que je ridiculise les héros. Pour ma part, j’ai envie de retranscrire la manière dont je vois le monde, cela me permet d’exorciser mes peurs mais aussi de pointer du doigt les absurdités du monde qui m’entoure. Dans la société occidentale, nous sommes conditionnés par la réussite individuelle ou financière et mettons certains sur un piédestal alors que ce dernier est on ne peut plus fragile. Tout cela n’a pas de sens. C’est cette vision de la société que je dénonce et que je tourne en dérision, il faut remettre les choses à leur place.