INTERVIEW MOHAMED HAMIDI
Artiste peintre

Lors de l’exposition manifeste (1969) sur la place Jamaa El Fna avec Ataallal, Belakahia, Chebaa, Hafid et Melehi, c’était une protestation et c’était aussi pour sortir l’art dans la rue...

 INTERVIEW MOHAMED HAMIDI

Raphaële de La Fortelle : A quoi pensez-vous en ce moment ?

Mohammed Hamidi : Je pense au travail, à la peinture, à entreprendre des travaux. Je réfléchis à ceux qui sont en cours. J’y pense tout le temps, dans le taxi, ici, là, partout. Vous savez, on est double, il y a l’homme et le peintre et c’est ensuite une sorte de dilemme et puis une force de caractère s’impose. C’est le peintre qui l’emporte. C’est l’esthétique, une manière de bien être.

RLF : Pouvez-vous me parler de votre premier contact avec la peinture ?

M.H : Ma première expérience était en rapport avec le mur. Je n’avais aucune idée de ce qu’était la peinture. Les seuls modèles que j’avais étaient des bandes dessinées, j’en avais toute une collection. Le mur fut mon premier support. A l’époque, je prenais du charbon, je sortais dans le rue et je dessinais sur les murs, cela pouvait une déclaration d’amour à une voisine ou autre chose. Mais vous imaginez bien que les voisins se plaignaient et ensuite mon père… Et puis les gens du quartier ont commencé à vouloir mettre des couleurs sur leurs photos. J’allais prendre de la pénicilline à un dispensaire d’à côté et j’y ajoutais de la poudre pour la couleur. Je me faisais comme ça un peu d’argent de poche.

RLF : Et, c’est ainsi que le déclic s’est produit…

M.H : En 1956 je suis parti m’inscrire à l’École des Beaux Arts de Casablanca sans que mes parents le sachent parce que pour eux la peinture, ce n’était pas un métier. Et après ça, j’ai prix un billet d’avion pour la France, je suis rentré à l’atelier La Grande Chaumière (aujourd’hui l’Atelier Charpentier) et j’ai passé le concours de l’École Nationale des Beaux-arts. C’est à Paris que j’ai fait la connaissance d’Ahmed Cherkaoui [vous le connaissez ? Ah ! Un grand], c’est lui qui m’a conseillé d’aller aux Métiers d’Art. Lui, il était déjà passé par là, il savait que c’était très difficile de vivre de la peinture alors qu’on pouvait vivre des arts graphiques. Alors, j’y suis allé et j’y ai passé un moment. L’ambiance était très sympa mais ce n’était pas pour moi, toute cette régularité… Ensuite, l’Ecole Nationale des Beaux-Arts. Je suis rentré dans l’atelier de fresque de Jean Aujame et par la suite je suis devenu son assistant. C’est à l’atelier là que j’ai compris ce qu’était la fresque, ce que je faisais enfant dans les rues. Le mur a laissé une trace. J’en ai fait 3 ans et je suis aussi entré à l’atelier de Chastel car la peinture me manquait. Ensuite je suis rentré au Maroc et j’ai commencé à travailler à l’École Nationale des Beaux-Arts de Casablanca. J’ai donné des cours jusqu’en 1975.

RLF : Quel souvenir gardez- vous de cette période là, en particulier de l’exposition de 1969 sur la place Jamaa El Fna ?

M. H : Les années 60 étaient exceptionnelles, il y avait un mouvement extraordinaire. C’était un mouvement réfléchi mais où chacun travaillait à sa manière. Lors de l’expositionmanifeste à la place Jamaa El Fna avec Ataallal, Belakahia, Chebaa, Hafid et Melehi, c’était une protestation et c’était aussi pour sortir l’art, pour que les gens connaissent, pour qu’il n’y ait pas uniquement le folklore. Le folklore, c’est bien aussi mais il faut aussi ouvrir d’autres horizons.  

RLF : Vous étiez si liés à ces peintres qu’une grande création a émané de cette période. Mais avant, d’où tiriez-vous votre inspiration ?

M. H : Ce qui m’a touché, c’est Van Gogh et Modigliani. Ah, Modigliani, ce rouge ! Ses couleurs répondent à mon tempérament, l’érotisme, ses femmes, ce n’est jamais choquant et il y a une pudeur qui se dégage. Nicolas de Staël aussi m’a touché par sa force et ses espaces.

A Paris, j’ai également fait la connaissance d'un égyptien spécialiste en restauration de fresques et d’icônes égyptiennes. Quand je lui ai parlé de mon ambition de peindre des fresques, il m'a vivement conseillé de me rendre à Rome ou au Caire pour apprendre le métier. Ce n'est que plus tard que j'ai été en Égypte pour étudier de très prés l’art égyptien mais j’ai eu la chance de le retrouver souvent au Louvre. J’y ai trouvé des pièces absolument extraordinaires, des symboles qui m’ont beaucoup marqué.

RLF : Et, vous vous êtes plongé à corps perdu dans les signes et les symboles.

M. H : Oui, j’étais en quête du signe et du symbole. Comme je vous le disais le mur est resté. Le graffiti, ce côté graphique. Je me suis retrouvé dans les signes, les symboles et les corps… les parties du corps. Certains trouvent choquant de montrer certaines parties du corps, je pense qu’il y a là dedans de l’hypocrisie. On naît nu.

RLF : Un conseil pour l’avenir ?

Vous savez, l’art monumental est ignoré des architectes alors qu’il devrait l’intégrer à leur travail. Et, je ne comprends pas non plus qu’il n’y ait pas de musée au Maroc. Il devrait y en avoir dans chaque ville à Rabat, Casablanca, Essaouira… Dans chaque ville… Vraiment je ne comprends pas. Il faut éduquer les enfants à la peinture. Ce sont les enfants qui observent le mieux, ils posent des questions et cela donne à réfléchir. Tous les enfants devraient passer par la peinture. C’est une discipline, cela apprend à être soigneux avec ses différents outils et ensuite vient l’esthétique et on garde l’essentiel.