INTERVIEW MALIKA AGUEZNAY
Artiste peintre et graveur

Malraux rêvait d’un musée où tous les arts et les styles circuleraient sans être dominé par une tendance majeure. c’est le respect de l’autre, il faut apprendre à avancer dans ce sens...

 

 

INTERVIEW MALIKA AGUEZNAY

Nous sommes au milieu des années 60, vous êtes mère de famille, diplômée d’études médico-sociales et vous décidez de remonter sur les bancs de l’école, celle de l’École des Beaux-arts de Casablanca, comment s’est effectué ce tournant ? comment avez-vous pris part à l’aventure du mouvement du groupe de Casablanca ?

en fait, j’ai toujours aimé la peinture. enfant, j’aimais dessiner et peindre et ne manquais d’accompagner mes récitations de peintures. J’aimais peindre la nature qui m’entourait, j’y découvrais des couleurs, c’était magique pour un enfant de découvrir ces couleurs chatoyantes. Je me suis ainsi tournée vers l’art car c’était un besoin naturel. Je pense que c’est ce qui me convenait le mieux.

J’ai fréquenté l’école des Beaux-arts pendant quatre années à partir de 1966. J’y allais pour suivre des cours académiques, pour acquérir les bases mais l’école m’a ouvert à plus. L’école était alors un bouillon de culture qui cherchait une nouvelle voie artistique. Le groupe de Casablanca : Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chebâa étaient rentrés de leurs parcours à l’étranger avec l’idée de donner une orientation nouvelle à l’école, une vision plus contemporaine tout en respectant la formation académique. professeurs et élèves étaient entièrement impliqués dans ce mouvement. en tant qu’élève, nous étions amenés à faire des recherches plus contemporaines, nous faisions des études sur les formes, les couleurs, des mobiles… tout en nous inspirant de notre patrimoine séculaire et des arts populaires que ce soit avec les tapis ou les bijoux berbères. nous nous inspirions aussi beaucoup des formes citadines plus géométriques qui nous entouraient. L’idée était de moderniser sans abîmer la forme initiale de l’objet, de l’interpréter différemment. c’était passionnant, nous avions toute la liberté que nous souhaitions, nous travaillions sans restriction. pour moi, la peinture c’était sortir dehors avec son chevalet. Là, il n’était pas question de cela, on faisait des études, on travaillait sur des grandes tables avec des outils, du matériel…

Une fois, avec les professeurs et les élèves, nous avions participé à une exposition à ciel ouvert devant le tribunal de Casablanca. Un large public s’y était intéressé. ce projet répondait à la nouvelle orientation de l’école, l’idée était de mettre l’art dans la rue, de le rendre accessible au plus grand nombre. Les œuvres étaient exposées dans les galeries mais c’était réservé à une certaine élite. ce genre d’initiative était très importante à l’époque, aujourd’hui, c’est davantage rentré dans les mœurs. Les artistes n‘étaient pas là pour travailler pour eux, on ne pensait pas au côté matériel, le désir était de divulguer une connaissance plus contemporaine de l’art et sensibiliser les gens à cette nouvelle orientation. Il fallait sortir de l’art naïf, des orientalistes, du côté folklorique de l’art. Bien sûr, ces courants étaient riches, beaux et colorées, mais nous cherchions à proposer une autre vision. c’était une période historique de la peinture au Maroc, c’était une grande réaction culturelle. on travaillait aussi avec les architectes, les poètes et les écrivains… on allait au théâtre ou encore on écoutait Nass el Ghiwan... L’école était devenue un petit Bauhaus.

Auriez-vous en mémoire une rencontre ou un événement fort à nous partager ?

Le Mouvement de Casablanca faisait du bruit au-delà des frontières, beaucoup d’artistes venaient nous rendre visite. césar était venu pendant deux jours pour faire avec les élèves et professeurs certaines de ses expériences. a l’époque on faisait des corps, des plâtres… Lui est arrivé avec sa poêle, ses plastiques, ses métaux. c’était complètement nouveau pour nous. Il nous ouvrait à de nouvelles expériences, et nous montrait les modèles de ses objets écrasés, c’était très intéressant. césar était un personnage à part entière, il avait une manière de parler très forte, très crue qui marquait les esprits.parmi nos professeurs, il y avait Bert Flint, quelle rencontre ! c’était un grand chercheur et historien de l’art, il nous aidait à répertorier les formes berbères et tout ce qui pouvait avoir attrait à notre patrimoine, il nous aidait à voir les subtilités entre les symboles berbères des régions sud et nord. c’est lui qui était à l’origine de la revue Maghrebarts. Il faisait de nombreuses études et allait dans les endroits reculés du Maroc pour comprendre ce qui se cachait derrière les symboles, quelles étaient leurs significations… Il s’intéressait à l’art populaire qui se retrouvait dans tous les objets utilitaires comme les tapis, les tbaq, les éventails… tout en s’intéressant à l’art contemporain…

L’âge d’or de l’école des Beaux-arts de Casablanca a duré un temps....

Il y a eu un éclatement à un moment donné. Les artistes du mouvement s’impliquaient entièrement dans leur nouvelle mission mais je crois qu’ils n’arrivaient plus à consacrer du temps pour leur propre travail. après six ou sept années d’un grand boom culturel qui a participé énormément à faire de l’art ce qu’il est aujourd’hui, chacun a ressenti le besoin d’avancer dans son propre travail.

L’algue apparaît alors dans vos œuvres, est-ce pour vous un manière de symboliser la vie ? pouvez-vous me parler de l’évolution que vous lui avez donnée ?

J’étais très attirée par les formes rondes, par les courbes beaucoup plus que par les formes géométriques comme les traits ou les lignes droites, c’est peut-être mon côté féminin qui s’exprimait. c’est comme ça que l’algue est apparue. La nature, les végétaux ont eu aussi un très fort impact sur ma personnalité, c’était mon enfance… Je vivais à Marrakech mais j’allais très souvent à la campagne et la végétation était pour moi un grand émerveillement par ses formes et ses couleurs. c’était mon inspiration profonde. après il est sûr que c’était davantage une algue imaginaire… Je n’étais pas proche de la mer, vous savez à l’époque jeune fille, les filles ne pouvaient pas se découvrir sur la plage facilement, peut-être que mon imagination s’est ainsi développée. L’algue est aussi source de vie, pour moi cette recherche avait un sens.

D’abord l’algue existait par elle-même, pure forme et contenu. elle était libre, éclatante, mouvante, je cherchais les couleurs qui en se côtoyant faisait bouger ses formes, c’était le côté cinétique. plus tard, ces algues ont pris formes de corps, de fleurs et au final, elles ont pris formes d’écriture. Je l’appelle écriture-alguée. Je voyais des points communs entre les lettres et mes algues et j’ai continué mes recherches dans se sens.

vous êtes d’origine arabo-berbère, on vous sent emplie par cette double culture, vos origines berbères viennent de votre côté maternel je crois... est-ce votre mère qui vous a initié à cette culture et à déchiffrer les différents symboles ?

comme beaucoup de marocains, j’ai eu cette chance d’être née dans cette double culture arabo-berbère. Je vivais à Marrakech et allais souvent à la campagne pour voir ma grand-mère qui était 100% berbère, je me souviens qu’elle cassait le pain de sucre sur ces bijoux, c’était des images d’enfance très marquantes, j’ai d’ailleurs au tout début de mes études immortalisé en peinture ces scènes de campagne. Ma grand mère m’initiait à sa culture, m’invitait à découvrir la nature qui m’entourait, elle me disait que c’était malheureux qu’on reste enfermé toute la journée, pour elle, il valait mieux être dehors que d’aller à l’école, c’était une autre époque…

Il est évident que je m’inspire de ces cultures. nous avons un patrimoine d’une richesse artistique immense. J’ai toujours été attirée par l’écriture arabe, par la beauté des formes de la lettre. J’ai également puisé mon inspiration de la culture berbère, ils détiennent un art géométrique très coloré, empli de signes et de symboles car ils évitaient toute représentation figurative. Le Tifinagh est l’une des plus anciennes écritures au monde qui nous renvoie à la naissance de nombreux symboles aujourd’hui encore utilisés.

vous exposez d’ailleurs une pièce monumentale de 1968 quelle est son histoire ?

oui, j’ai repris là un symbole berbère, le losange représentait la femme debout et le triangle, la femme accroupie. Il était important pour moi à l’époque de puiser dans nos racines et dans notre patrimoine séculaire afin de le préserver et de le faire vivre tout en le modernisant. J’ai souhaité donné une orientation contemporaine à mon œuvre. J’ai par exemple beaucoup étudié les couleurs pour donner une impression de mouvement, un effet cinétique. nous faisions beaucoup de recherches individuelles et voulions offrir un nouveau regard. J’ai réalisé cette œuvre à l’école des Beaux-arts et j’ai été choisie avec d’autres élèves pour l’exposer au parc de la Ligue arabe à Casablanca, depuis cette œuvre ne m’a jamais quittée.

Le graphe est un élément essentiel de votre œuvre, pouvez- vous me parler de votre démarche ?

L’écriture algue est arrivée plus tard, je voyais un lien entre mes formes algues et les lettres arabes et petit à petit les uns se sont imbriqués avec les autres pour donner naissance à une nouvelle forme d’écriture artistique. J’écris des sourates du coran et des mots que je nomme les mots magiques que sont l’amour, la paix, la modestie, la bonté et la générosité. Des mots qui m’accompagnent et que je retrouve chez les personnes que je rencontre au quotidien. La société marocaine est une société de partage, je le sais depuis toujours. Que les gens soient pauvres ou riches, il y a toujours un sentiment de partage et de gentillesse. c’est vrai que c’était plus marqué avant... avec la consommation, l’individualisme, les comportements changent mais je pense que dans le fond nous gardons notre générosité…

Qu’est-ce qui vous a conduit à la gravure ? Quelle possibilité vous offre-t-elle ?

J’étais invitée à Asilah pour faire une peinture murale lorsque j’ai découvert l’atelier de gravure, c’était en 1978. J’ai appris la gravure auprès de grands maîtres comme Omar Khalil chez qui j’ai fait plusieurs formations que ce soit dans son atelier à New York ou lorsqu’il venait au Moussem d’Asilah. c’était un très bon pédagogue qui nous faisait découvrir différentes techniques, nous pouvions travailler des heures sans faire de pause, il n’y avait pas de dimanche. J’ai également été formée dans l’atelier de robert Blackburn à New York qui est l’ancien élève de s. w. Hayter et meneur de la gravure new-yorkaise. J’ai d’ailleurs suivi plusieurs formations à l’atelier contrepoint à paris qui a succédé à l’atelier 17 crée par s. w. Hayter en 1927. nous y apprenions des techniques très particulières dont eux seuls avaient le secret.

La gravure permet de réaliser une œuvre différemment, par l’intermédiaire d’une plaque en zinc ou en cuivre et de pouvoir la tirer en plusieurs exemplaires tout en faisant en sorte que chaque édition soit différente, c’est passionnant. J’aimais beaucoup cette discipline car elle m’offrait de nouvelles possibilités et me permettait de travailler avec de nouveaux matériaux. La gravure n’est pas facile, elle demande beaucoup de manipulation de produits qui peuvent être dangereux comme l’acide citrique, l’essence, la résine… cela demande du temps, de la patience et de la maîtrise, je pense que cela me correspond. Il faut beaucoup de préparation avant de commencer, de la rigueur dans le travail et du savoir-faire, nombreuses sont les techniques... Depuis maintenant 35 ans que je grave, je remarque que tous les graveurs que je côtoie, ont leur technique personnelle et font preuve d’originalité dans la réalisation. chaque rencontre est un enrichissement permanent et un partage de savoir et de techniques.

Asilah a eu une place tes importante dans votre vie...

c’est à Asilah que j’ai réellement pris conscience de ma vie d’artiste. J’étais jeune peintre, pas très expérimentée à l’époque. cette ville m’a mis aux contacts d’artistes avec qui nous échangions. nous partagions la même vision, celle de faire preuve d’innovation, de modernité. Le leg que nous allions laissé aux futures générations était une question importante pour nous.

pourquoi, à votre avis, la nouvelle génération ne prend-elle pas la relève ?

Il manque d’ateliers de gravures et de moyens bien sûr, qu’ils soient humains ou financiers parce qu’il faut importer le matériel, la machine mais aussi certains produits que l’on ne trouve pas sur place. Je pense aussi que c’est une discipline qui demande de la patience et du travail. certains jeunes n’ont pas notre volonté de travail.

Que pensez-vous de la nouvelle scène artistique marocaine ?

La nouvelle scène évolue bien ces dernières années, il y a de très bons artistes. Il y a une prise de conscience que l’art tient une place importante dans la vie. Mais il faut que les jeunes artistes travaillent, fassent des recherches et restent toujours curieux. L’inspiration ne vient qu’en travaillant tous les jours. après, je pense que le monde de l’art au Maroc manque encore de critiques d’art mais aussi de musées. c’est très bien qu’il y ait désormais des initiatives qui se mettent en place mais il faut encore les multiplier pour que nos enfants puissent découvrir leur patrimoine, qu’ils découvrent des artistes. Il ne faut pas que l’art soit réservé à une élite.

Quel est votre regard sur l’évolution de l’art ?

Il faut se méfier de la globalisation et l’uniformisation de l’art sous prétexte de l’universalité. nous naissons dans une culture qui nous est propre, nous avons un patrimoine, un vécu qui nous conditionne mais aussi nous enrichit. nous devons protéger cette individualité, cette différence qui fait notre originalité tout en étant contemporain et même précurseur à travers la recherche.

Malraux rêvait d’un musée où tous les arts et les styles circuleraient sans être dominé par une tendance majeure. c’est le respect de l’autre, il faut apprendre à avancer dans ce sens.

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